Les paralpinistes (j’en ai marre de ce terme, il faut que je trouve un autre qualificatif : les couillons peut-être…) sont à l’œuvre. En effet, ils se chient à monter des montagnes même
quand la météo est en grève : bref même quand il y a de fortes chances que ça ne vole pas. Rien que pour le plaisir de les grimper, les montagnes…
Ah !, ils en ont, vous pouvez me croire…
Revue de détail : d’abord ils ont deux engins, pardon deux piolets. Ce sont des piolets ancreurs : inutile de vous dire qu’ils accrochent bien les parois des couloirs…Ils ont, comme c’est bizarre, le manche courbé, la prise de main extrêmement précise, des têtes bizeautées, et orientées en coin pour un meilleur plantage, avec une tête marteau pour pitonner et une tête d’ancrage pour assurer …
Comme vous le voyez sur cette photo « scoop » notre « conducator », bien nommé « le beau Serge »
a beau lever son propre bidule au plus haut, c’est lui qui a le plus vieux, peut-être le plus obsolète mais qu’il garde jusqu’à épuisement. Il m’a avoué que, par rapport au matériel moderne, dont nous sommes dotés, notamment moi, il a un handicap avec ses piolets déséquilibrés en tête, trop lourds après plusieurs heures de maniement. Quant aux accessoires de Jean-Marie, ils sont dépareillés et, selon ses propres dires, il y en a un vraiment trop courbé, qui ancre mal et finalement le gêne dans sa progression. Bref, à priori, ce ne sont pas les bons compagnons de bordée pour attaquer un couloir. Heureusement il n’y en a qu’un seul…de couloir. A quatre, ça devrait le faire...
Nous sommes en terrain connu de par notre expérience de ce type d’ascensions. Nous savons pertinemment que nous devons progresser lentement ici à travers une forêt touffue qui nous cache le pertuis du couloir. Nous apercevons vaguement l'ascension tout au fond: la cible est clairement identifiée dans notre mental.
En effet, nous sommes obligés d’effectuer un cheminement forestier préliminaire pour éviter une première cascade qui obstrue l’entrée du couloir convoité… Mais nous sommes habitués à cette navigation à vue et qui plus est dans l’obscurité… du matin.
Le froid est vif, et nos doigts collent à nos outils de grimpe. Heureusement les poignées de prise en mains sont en alliage composite, ce qui nous préserve de déchirures obérant la poursuite de notre désir maniaque. Nous découvrons nos têtes de piolets des protections en plastique, car les têtes de ces bidules sont tellement acérées qu’elles risquent de blesser lors des transports.
D'autres cascades abondantes mais glacées gênent notre progression, mais nous savons qu’elles font partie du plaisir de l’escalade, nous signalant la bonne voie par des balises que nous
recherchons confusément dans ces passages incertains…
Deux d’entre nous choisissent des parois différentes du même couloir suivant les impératifs de la configuration du terrain et l’appréciation que l’on en a, nourrie de l’expérience plus ou moins multiple de ces passages.
Serge et moi, esthètes, athlètes choisissons les pentes les plus raides et les plus ardues, faisant corps avec la paroi avec nos crampons à 12 pointes acérées en acier trempé (oui, oui…). La montagne, offrant ces couloirs à nos jeux, finalement et malgré sa sauvagerie et sa dureté envers ceux qui ne la respectent pas et qui ne rendent pas hommage à sa beauté périlleuse, la montagne dis-je nous laisse envahir ses secrets, nous qui restons humbles et soumis devant ce vertige allucinant du vide sur et sous nous.
Serge, du coup (si je puis dire…) est en pleine confusion mentale psychosomatique et doit arrêter plusieurs fois notre progression jumelle dans les endroits les plus scabreux pour se relâcher de besoins urgents, mais totalement hors de propos, ignorant notre target final. Il n’est pas habitué comme moi aux opportunités impromptues de la vie des coureurs de pentes, et n’arrive pas à saisir la variété infinie et insoupçonnée (je veux dire plutôt qu’il ne soupçonne même pas) de ces couloirs. A moins que cela fasse partie de son jeu pervers...
Hélas, le vent nous agresse à la sortie du couloir, nous qui sortons de là éblouis, aveuglés et fourbus, comme dans un rêve d’une bête immonde sortant de sa grotte. Comme nous le pressentions le
sommet récompense est débonnaire et se décolle de partout.
En bas au loin, l'attéro fantasmatique devient hors de portée, comme tous les fantasmes d'ailleurs!
Ça ne volera pas ! Va t’on avoir trimé sans récompense, sans délivrance, sans repos des guerriers que nous sommes finalement (surtout Serge. Moi finalement je me tiens à l’arrière, même si
ça m’ennuie de l’avouer…Mais il y a des témoins, je ne peux pas dire que c’est moi l’initiateur, je dirai ici l’éclaireur, le sondeur, le spéculeur !). ???
On se dit alors qu’après un dernier effort pour parvenir au col, étape ultime, la montagne nous accordera de déployer nos rouges corolles pour jouir de la descente, sublime récompense mais aussi calcul pour ne pas désespérer les couillons de la gravir encore et encore.
Seul Jean-Marc, sans doute le plus frustré, se lance dans l’aventure thermique de cette chaude aventure. Il faut dire qu’il n’est pas doté pour l’instant encore de ces accessoires, de ces bidules, de ces machines, de ces ustensiles, je veux dire de ces piolets dont nous sommes, nous, fabuleusement pourvus. Mais il sait décoller face au bord d’attaque, le bougre (mais aussi du bord de fuite)…. Et condescendant et rabougris, saturé de vide, oppressés des couloirs (si je puis être vulgaire au cours de ce texte sublime et sublimé…), nous le persuadons de faire fusible. Lui, il est inconscient, intact, vierge, oserais-je supputer, de ces couloirs de la mort. Juste mal fagotté d’un piolet léger, inoffensif en somme, dont il se contente « pour ne s’allourdir ». Il n’a pas encore compris le fol qu’au contraire, ça faisait pendant, si je puis m’exprimer ainsi, à nos gros sacs….
A la vue de ses yo-yo dans les thermiques survoltés d’après-midi, nous nous sentons incapables d’assumer cette fin de partie. J’ai honte de l’avouer ex post. Serge invoque un lumbago, moi une lâcheté supplémentaire. Philippe, provocateur, fait mine de déployer sa corolle pour la remettre aussi sec dans son sac de contention (pas sûr finalement qu’elle ne soit pas sortie mouillée de cette humidité neigeuse comme vous le voyez sur la photo témoignage…).
Nous redescendons à pieds au bas de la vallée et ses vallons, comme des couillons (je vous le disais au début), dans une nature soudain désappointée et humiliée, qui ne nous fait pas de cadeau, nous griffant au passage dans sa forêt, où nous avons du mal à nous orienter, divagant dans ses replis.
Nous arrivons finalement aux voitures pour nous enfuir au plus vite, honteux de cette incartade, et rentrer pour ma part chez maman…. Un samedi comme les autres quand on se persuade que la météo est bonne.
La vie est belle et c’est tant mieux!
Jean-Marc, Jean-Marie, Jean-Baptiste, Philippe, Serge, Michel et Pierric
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